Une jeune femme frêle, descend d’un pas mal assuré la rue des heures perdues. Les traits tirés, les cheveux ternes attachés, les vêtements trop sombres, larges et traînants mentionnent à grands cris un état intérieur précaire, une souffrance cuisante tellement profonde et douloureuse que le cerveau, par instinct de survie, l’a reléguée au fond bien au fond avec toutes les sensations. La jeune femme est transparente, presque immatérielle, le résidu de pluie sur les pavées ne reflète rien, elle passe inaperçue au milieu des quelques piétons qui constellent la vieille rue. Les visages l’évitent, trop affairés, ils rient à leur portable, fondent leur regard dans l’être aimé, scrutent leur montre, serrent leur manteau à la gorge pour contrer le froid.
L’héroïne, semblable à certains êtres très malheureux, a une constance ironique qui l’aide à mettre un pied devant l’autre, une sorte d’idée fixe qui lui sert d’instinct de survie. Un petit quelque chose qui l’empêche de sombrer et la fait avancer, tout en avouant de manière grinçante qu’il ne faut pas espérer de rémission. Ce petit rien ténu, elle le serre entre ses poings. Voilà qu’encore grâce à lui, elle gravit la dernière rue avant d’emprunter le chemin qui propose de partir à l’assaut de l’oppidum. Ce n’est pourtant pas ce qu’elle choisit de faire aujourd’hui. Elle entre dans le parc et se laisse tomber sur le banc en bois, celui qui est stratégiquement installé entre la fontaine et la vue imprenable sur le village. Elle caresse sur le dossier, le cœur sculpté qu’elle connaît bien et en devine, causées par le temps qui passe, les moindres interstices. Autour d’elle, vivent trois enfants bouillonnants, endiablés et une maman sereine à moitié plongée dans un bouquin épais. Des rires cristallins qui réveilleraient un mort, une joie débordante et des regards bienveillants qui lui mordent le cœur, elle sait que même s’il est silencieux et affaibli, son palpitant n’est pas mort. Pas encore. Elle se recroqueville soudain pour s’empêcher de s’étioler davantage et embrasse solidement ses genoux, elle inspire un grand coup s’efforçant désespérément d’emmagasiner un peu de vie chez ses gens qui en ont tant.
La voilà désormais, sa condition terrible, être à la frontière de la vie et de la mort et traîner chaque jour sa misérable enveloppe. Son existence ruisselle entre ses doigts, la contraignant de partir en quête d’un plaisir fugace qui lui donnera un énième soupçon de vie. Elle redoute l’après depuis le début. Les bonheurs du quotidien sont une peau de chagrin qui rétrécit de jour en jour, elle se les énumère : plonger ses mains dans le sable et le laisser s’écouler entre ses doigts, laisser son cœur se réchauffer lovée dans les rochers, sentir les embruns caresser les narines assise sur la jetée, marcher les pieds nus dans les coquelicots très tôt le matin, faire un vœu puis souffler les aigrettes des boules d’akènes et les regarder s’envoler, sentir respirer les oliviers en les enlaçant très fort, se laisser bercer par des rires d’enfants…
Elle réalise qu’elle est au bout, la peur l’étreint tout à fait l’espace d’un instant. Le chagrin tant réfréné s’emploie soudain à la balayer. Une larme puis deux s’échappent et roulent le long de sa joue, elle sanglote déjà tout bas. Lorsque les pleurs deviennent plus abondants la mère et les enfants effrayés quittent le parc la laissant en proie à un flot terrible.
Seule sur un banc, les émotions qui la trahissent la traduisent lui rappelant que sous le vernis elle existe.
mayasuperstar
Commentaires
quelque part par là, j...
Par isie le 10/06/2008 à 12h42
....
marcel proust qui disait que les années de souffrances étaient les plus belles années de sa vie. toutes ces années où il avait été heureux, il n'avait rien appris, c'était du temps gaché...
...I need my baby love...
Par angelilly le 09/06/2008 à 23h20
ça me rappelle des souvenirs cet etat
light my fire, please ...
Par jfred le 09/06/2008 à 17h21
froid dans le dos....
pourtant il fait beau aujourd'hui...
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