Le petit rat se meurt…
Tout est fini ! Les lumières se sont éteintes, le rideau est tombé, l’orchestre déjà loin. Même Tchaïkovski s’en est retourné dans son oeuvre.
Tout était parfait, techniquement du moins : pas un faux pas, toute harmonie, ses doigts semblent encore jouer les dernières notes de cet amour, de son amour !
Une danseuse étoile, sublime dans ce mouvement d’alliance du corps et de la mort. Et son cou frêle, ce prolongement gracieux de toute sa personne, allongé en prélude de soumission au sort. Elle est le cygne de son fantôme pas celui de Tchaïkovski !
La danseuse, qui a prêté à l’oiseau infortuné sa grâce, pleure à même la scène.
Non, son talent n’est pas en cause ; c’est son cœur qui comme un miroir s’est brisé.
Le petit rat, dans cet immense opéra, n’a dansé que pour lui, lui qui n’est pas venu.
Qu’importe maintenant le succès qui en suivra, puisqu’elle ne dansera plus jamais.
Corps replié sur son chagrin, elle caresse ces planches qui de son envol ont vibré. Elle est fusion avec cette surface soigneusement lustrée et qu’elle voudrait pour hypogée. Elle ne voit plus, elle n’entend plus. Elle écoute son sanglot qui brimbale son corps, sourde et aveugle comme l’amour infantile.
Même dans cet instant de désespoir, lui, ombre derrière le rideau du fauteuil d’orchestre, cette loge réservée à l’élite, il la regarde, petit oiseau fragile dans son tulle blanc et ces petits chaussons si bien lacés. Il lui avait tout promis : l’or et l’argent, le monde et ses secrets, l’amour et sa beauté. Il lui avait juré d’être là pour la dernière représentation et cette promesse, il la tient mais elle ne le sait pas, non pas encore, pas comme elle l’imagine. Il l’aime trop pour l’abîmer : lui le vagabond des cœurs, que pourrait-il offrir à un cygne.
Lui le canard boiteux, le pauvre riche peut-il lui offrir cette unique fleur ? Il a tant hésité entre toutes les fleurs exposées : les roses ? Non, elles pourraient la blesser. Une marguerite, trop banale, même le lys, trop commun. Un camélia immaculé, voilà ! Elle le reconnaîtra à travers lui, il en est sûr : ce présent lui parlera de son tourment, de son sentiment. Il lui dira ses vies passées, ses mains sales de sang.
Et il attend aussi tremblant qu’elle, aussi sourd et aveuglé par l’amour au visage d’innocence. Immobile, retenant le moindre souffle pouvant trahir sa présence. Du fond de son cœur de fantôme d’opéra, il lui dit adieu.
L’homme lance sur la scène le camélia, mais la danseuse, tout à son égoïste chagrin, reste brasée à ce parquet dans un lac de larmes.
.
Le cygne se meurt et le fantôme disparaît à jamais.
Lui si diaboliquement mûr et elle si divinement ingénue.
Chacun d’eux enfermés dans leur propre douleur, tous deux consumés par leur stupide aveuglément, ils ferment les yeux sur l’essentiel : l’amour n’obéit à aucune loi établie par la raison et encore moins par la société bien pensante.
Ils éludent ainsi l’essence de l’amour : l’oubli de soi, le temps d’accepter l’autre dans toute sa complexité et l’union, ensuite, de deux incomplétudes.
Ils sont restés « il et elle », ne laissant pas de chance, même infime, au Nous….et ont laissé prise à la mort d’un amour qui devait encore naître.
(Arwen Gernak)
14-03-05
T.D. 2005

Commentaires
Par Belouga le 21/03/2005 à 08h19
Plus je te lis , plus j'aime. Que de mots assemblés sur ce parquet pour notre plus grand bonheur
Par catoxique le 19/03/2005 à 22h51
Divinement romantique! O combien je te lis ma belle, comme tu ne soupçonnes pas...J'ai mal dans la beauté de ce texte si limpide à mes yeux...
J'ai juste envie de te dire : tu as la majesté, l'élégance et la pureté du cygne...
Je t'aime
Catherine
Par emmy34 le 19/03/2005 à 19h35
Toujours cette force, cette émotion !
Quel plaisir de te lire Arwen
Par Arwen le 19/03/2005 à 17h41
oui Camille et bien plus que tu ne le crois!!!!
Par camomille631 le 19/03/2005 à 15h10
Je sais pas comment exprimer ce que je ressens, je me susi retenue de pleurer, parce que je suis acdi de mon école, c'est le sportes ouvertes, mais si je l'avais lu chez moi ,je pense vraiment j'aurias pleuré, ce texte est tellement.......... Dsl arwen j' y arrive pas a la dire........... mais je suis sure que tu comprends ce que je ressens.........
Par jfred le 19/03/2005 à 08h45
une si belle danse qui se noie dans les larmes d'un cygne perdu.
la beauté du récit me fait toujours un bien fou.
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