Les yeux dans le vague, le vague à l'âme, Victor, tel une statue de marbre, regarde les vagues de l'océan...
Le visage diaphane, vétu d'un long manteau noir, figé, un pied dans le vide, au bord de la falaise de Biarritz, dans le bruit sourd des ressacs incessants, il les regarde s'aimer...
Laorens, pauvre et orphelin, et Saubade, fille d'un riche cultivateur, s'aiment...Ils se font le serment de s'aimer jusqu'à la mort...
Chaque soir, ils se retrouvent là, en dépit de l'opposition paternelle, dans cette grotte du Cap St Martin devenue leur chambre d'amour, face à l'immensité de l'ocean.
Il fait froid. L'oeil de Victor sonde la voûte celeste qui ce soir a revêtue, elle aussi, son manteau noir...Il n'y a pas d'étoiles, le ciel est trop chargé pour laisser filtrer le moindre rayon de lune, l'orage approche, la tempête menace...
Victor, fils de métayer, le promis de Saubade, songe... Il songe à son lendemain sans destin, à sa vie qui n'a pas trouvé son chemin, à son amour sans retour...
Il a trop aimé les étoiles pour avoir peur de la nuit, cette nuit, il l'a décidé, avant le dernier plongeon, il déposera le noir de son malaise au bord de cette falaise...
Il aurait voulu pouvoir l'oublier, mais seule la mort offre l'oubli, la vie n'a pas cette indulgence...
Au pied de la falaise, les deux jeunes amants, allongés sur le sable humide, rient, murmurent, gémissent. Leurs caresses et leur ardeur sont perceptibles...Victor connait bien ces sons de l'amour, qu'il venait écouter chaque soir, et qui telle une lame acérée, lui transperçaient le coeur...
Mais ce soir, il est plongé dans une torpeur opaque, seul le silence se fait entendre, tombant lourdement, écrasant le moment présent, apaisant les souffrances de son coeur...
L'orage éclate, les vagues se déchainent, l'océan poussé par le vent du large monte rapidement, trop rapidement, telle une marée d'équinoxe !..
Les amants enlacés sont surpris dans leur étreinte et se retrouvent prisonnier dans leur chambre d'amour. La fureur de cette immensité noire est indescriptible...
Victor entend le cri desespéré de son aimée...Lui qui voulait mourir ce soir, veut vîvre, se battre de toutes ses forces, pour la sauver !...
Sans aucune hésitation, il plonge, se débat contre les éléments en furie, resiste, lutte, hurle d'espoir et de desespoir...
Le silence est retombé.Il est là, comme un trou de néant, la tempête achevée...Va-t-il enfin se lever ? Juste un son, un murmure, une plainte...Non. Il reste, immuable tourment, nous laissant craindre l'instant suivant...
Laorens et Saubade furent retrouvés le lendemain matin, enlacés mais noyés, dans leur chambre d'amour au parfum sepulcral des antiques tombeaux...
Tais-toi, silence, tais-toi, bruit de tombes, odeur de catacombes, ou dis-nous ce que tu penses...Qu'est devenu Victor?
Parle, océan, parle, toi à la bouche blanchie par l'écume, dis-nous ce que tu sais...Qu'est devenu Victor?
O mère Nature, ne te montre pas si cruelle, devoile ton âme, crie nous tes couleurs!
Un arc-en-ciel s'est formé à l'horizon...La nuit suivante les étoiles brillaient...La falaise dominait toujours la grotte, dorénavant desertée...Seul le silence entendait les battements du coeur de Victor...
On appela ce lieu creusé dans les falaises, la "Grotte de la Chambre d'Amour". Des visiteurs illustres, comme la reine Hortense ou la duchesse de Berry se déplacèrent pour la voir...
Elle est devenue un lieu culte du romantisme...
Un matin, un touriste éberlué a pris cette photo...
Et moi, depuis, je sais que Victor a rejoint les âmes de l'océan, l'essence de la vie première, une vague parmi les autres...
Un matin, la force d'aimer l'a ramené à cet endroit, dans l'espoir sans doute, d'y retrouver l'âme de sa bien-aimée...
Ces empreintes sur le sable sont les traces de son amour perdu et de sa quête eternelle...
L'ombre de Victor plane sous la falaise du Cap St Martin...
Il ne faut pas avoir peur des ombres.Elles prouvent simplement qu'une lumière n'est pas loin...
Catoxique