"Papa revient, ma petite chérie.
Papa revient avant la nuit."
Les papillons n'ont pas peur, il n'ont jamais peur, ils aiment ma compagnie et s'amusent à virevolter autour de moi, à se poser ça et là sans jamais me toucher pourtant. Je me sens si légère en leur présence. Quand les nuages s'ouvrent et m'offrent un ciel bleu et lumineux, je sens l'attrait m'envahir et donner naissance à un puissant désir : celui de voler, d'aller là-haut et de caresser les nuages. Alors, je ferme les yeux et me concentre sur le souffle du vent, qui fait danser ma chemise de nuit, et sur le parfum des tournesols porté jusqu'à moi. Je m'y accroche et ne rouvre les yeux que pour les observer ondoyer sous la brise, à leur image je m'enracine et m'accroche à la corde de la balançoire qui me berce doucement.
"Papa oublie sa petite chérie.
Papa oublie qu'il a promis."
Mais bientôt, le voile des nuages s'épaissit, le ciel s'assombrit, les papillons s'éloignent et je suis seule. Il sera bientôt de retour, le jour commence à céder sa place, il sera bientôt là. Toujours le même espoir, les mêmes souffrances et je suis prisonnière de mes dernières heures, prisonnière d'un cercle sans fin, jamais mon âme ne trouve la paix, jamais son visage ne réapparait. Mes forces s'épuisent, je lâche prise, perd l'équilibre et m'effondre au milieu des tournesols pour la énième fois. Mes yeux se ferment, il n'est pas là, la vie me quitte. Vingt ans après, il est là à caresser la balançoire, les larmes perlent ses joues tandis que je trouve enfin la paix. Je suis libérée, mon esprit peut désormais rejoindre les cieux, j'en ai terminé de hanter ce lieu, de revivre ma mort, j'en ai terminé d'être un fantôme. Apaisée, délivrée, je suis la lumière.
"Papa, s'envole ta petite chérie.
Papa, je m'envole au paradis."
L’oncle Régis vient de mourir. Un phénomène de mode en ce moment. Une saloperie de cancer lui a rongé un à un tous ses organes puis s’est s’attaquée à son cœur. Une ironie que de finir par la pompe, tout était déjà éteint, le seul qui se permettait des soubresauts, c’était le bon vieux palpitant. Si gigoter signifiait s’en sortir, cela se saurait. Voyez ce que l’on réserve au poisson frétillant : la mort c’est sûr… le coup de pelle dans le pire des cas. Cent cinquante mille emportés en 2007 par une tumeur et ses sbires, tu meurs, le mot lui-même se moque. Cette année, c’est cent quarante-neuf mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf et mon oncle Régis, le voilà qui habite les statistiques, sûrement une contrée lointaine, parce que j’ai froid.
La villa des flots bleus va tomber entre les mains des vieilles corneilles, voilà pourquoi je suis ici aujourd’hui, je vis ma dernière visite, mon ultime rendez-vous secret avec la pierre et les souvenirs. La honte étreint mon cœur, ma dernière escapade en ces lieux, je l’ai oubliée. Un jour, sans crier gare, j’ai mis de côté tout, les gens, les endroits, en fait tout ce qui osait me faire du bien. Son nom déjà, ne trouvait plus grâce à mes yeux et la vieille bâtisse symbolisait juste une jeunesse que je brûlais d’étouffer. Prénommer sa maison, je trouvais ça con, les flots bleus figurait désormais en bonne place derrière les Marilou, Marine, Vignes folles, et autres Lei Cigalou. Je considérais que la pierre était inerte et froide, elle n’avait pas d’âme. Tenter de lui en donner une, c’était ridicule. Et puis, il n’y avait pas la mer aux flots bleus, juste une vieille fontaine envahie par la mousse et habitée par quelques poissons rouges résistants et par une truite gigantesque s’écaillant en son sommet.
Aujourd’hui, je me souviens y avoir joué des heures et des heures, munie de mon inséparable arrosoir rose, celui avec la grosse marguerite sur son flanc ; à la première occasion je le négligeais au profit du vert de l’oncle Régis. Il était trop lourd, trop gros, presque plus grand que moi, mais je le remplissais avec le petit et je l’attendais avec impatience. Il venait toujours, nourri de bonnes intentions, congratulant mes efforts. Alors je portais l’arrosoir, c’était un peu magique, en direction du massif de marguerites. Longtemps, j’ai cru que mon oncle et la brouette vivait mon exploit en simple spectateur. Le rituel enterré, je tends toutefois un peu l’oreille, espérant en vain dans le jet de l’eau percevoir l’écho de mes rires d’enfant. Rien. Juste l’amère constatation que le cancer ici aussi a fait ses œuvres : il a bouffé le jardin et a fait crever les poissons rouges. Le vieil arrosoir n’est plus et la brouette rouille au pied de l’amandier. A la voir ainsi décrépite, et cabossée, je lui donnerai plus de 30 ans. Oui, mon âge finalement, c’est à peu près ça. A voir ainsi cette désolation, la culpabilité monte encore et le spasme logé dans mon estomac s’en donne à cœur joie. Cette douleur, est-ce mon cœur qui rouille lui aussi ?
Assise sur le rebord de la fontaine, je vois à quelques mètres la vieille bâtisse dont la peinture défraîchit et les murs se lézardent. Devant, la table en teck a disparu, les feuilles mortes ont envahi la terrasse de pierres blanches. Je ne reconnais même plus le petit sentier du père Colino. Si j’osais, je ferai le tour de la maison en courant à m’en faire éclater le coeur, j’escaladerai le muret peut être que je le sauterai maintenant puisque j’ai tellement grandi, mais si le poulailler a disparu et que je ne vois plus le paon, je crois que j’aurai encore plus mal. Je renonce. Je n’ose même pas plaquer mes mains sur les murs de la maison, je crains de ne pouvoir l’entendre respirer. Les pierres sont en effet, froides et inertes aujourd’hui plus qu’avant.
C’est alors que la balançoire m’ouvre les bras avec réconfort. Toujours à sa place au centre du bac à sable, je constate qu’elle a un peu changé de couleur mais semble en état de marche. Pourvu que le bois ne cède pas. Suis-je toujours habile ? Mes mains caressent les maillons froids, je m’assois, tout va bien. J’ai toujours regretté de ne pouvoir toucher les nuages avec mes pieds peut-être qu’aujourd’hui… Je m’élance, chic, elle couine encore ; alors que le vent s’engouffre dans mes cheveux, mes genoux fléchissent, c’est plus commode, je prends de l’altitude et commence à avoir mal au cœur. J’avais oublié que ce qui m’en empêchait d’épouser le ciel c’était encore ce cœur. Tant pis, pas cette fois. J’incline ma nuque en arrière inspire profondément et lutte contre la nausée, mes narines frissonnent, c’est bon signe. Finalement, je ne suis pas si mal ainsi, si je plisse les yeux et que j’y crois très fort, j’entendrai le vieil oncle Régis rouspéter. Il me grondera pour ne pas avoir mis mon chapeau de soleil, mais devant ma mine désolée, il me sourira en disant que la citronnade et les chamonix m’attendent sur la table en teck. Alors, j’abandonnerai la balançoire avec joie, je lui sauterai au cou avant de foncer dans les marguerites pour en cueillir deux ou trois. Au cœur du massif, je lui crierai de me raconter encore une fois, oui juste une fois, une histoire de héros, sûrement celle où Siegfried tue le dragon et s’enduit de son sang pour être invincible, ma préférée. Il s’exécutera, les yeux brillants et je le questionnerai la bouche pleine. Allez je compte jusqu’à trois. Un…. Deux…. Trois.
mayasuperstar

Ce soir-là, l'atmosphère à l'intérieur de sa chambre était étouffante, le sommeil ne voulant pas venir, elle a cédé à la tentation de se mettre un peu au frais.
Elle installa une chaise longue sur le balcon et, distraite, plus intéressée par les lumières de la ville qui se profilaient à l'horizon que par ce qui se passait dans la rue ou sur le balcon des voisins, elle sentit son corps se relâcher doucement, bercé par la brise nocturne qui a fini par se lever.
Un fenestron,
fait de quatre petits carreaux,
ouvert sur l'infini du rêve et de la vie
découpe sur l'horizon un carré de bleu,
où ciel et mer se confondent.
Rien ...
le silence...
la solitude..
la musique du ressac me berce doucement…
Elle a failli somnoler quand, un air de musique venu de très prés, lui a fait tendre l'oreille, il revenait de loin, cet air,
du fond de sa mémoire.
Elle a relevé la tête, il était là à l'observer, du balcon voisin, accoudé au muret qui les séparaient, elle se demanda depuis quand il était là.
Son visage bien qu'inconnu lui semblait familier, était-ce l'effet du sommeil ou l'avait-elle croisé dans l'escalier de
l'immeuble sans s'en rendre compte?
Bleu.
Infiniment bleu.
Bleu comme le rêve.
Bleu comme partir
Voyage immobile.
Libre.
Un carré de ciel bleu
Pour essuyer les larmes.
Un carré de ciel bleu
Pour dilater le coeur.
Un carré de ciel bleu...
Gênée par le regard indiscret, elle s'est relevée de sa chaise, ne voulant pas rester là à être observée. En esquissant un pas vers l'intérieur, elle entendit une voix l'appeler par son prénom, une voix agréable, chaude, pénétrante.
Elle s'est retournée vers l'homme, plus surprise par la voix que par le fait qu'il l'appelle ainsi sans la connaître.
Eclairés par le réverbère de la rue, leurs regards se sont croisés.
Bouleversée par son regard, elle ne put s'en détacher malgré sa gène, c'était comme s'il retenait en lui quelque chose d'elle.
Elle prolongea quelques secondes cette sensation si douce et si violente à la fois mais finit par baisser les yeux, sa timidité première reprenant le dessus, pour fixer son attention sur un objet au sol qu'elle ne voyait pas.
Elle balbutia un vague "bonne nuit" et s'engouffra dans l'embrasure de la porte-fenêtre de sa chambre.
je m'envole dans mes rêves,
une brise douce m'enveloppe
comme une caresse d'azur. .
Un carré de ciel bleu
et la mer en dessous
Elle était troublée mais ne voulait pas se l'avouer, elle ne voulait plus d'un homme dans sa vie, c'était du moins son désir surtout en ce moment où elle se sentait vulnérable, elle tenait à cette légèreté de coeur, à cette insouciance, difficilement acquises après tant de souffrance, de don de soi inutile, tant de nuits d'insomnie et d'attente vaine.
Tout d'un coup, elle regretta d'être sortie sur le balcon.
Ses pensées à présent, n'étaient plus aussi claires qu'en début de soirée, la voix lui revint, le regard, le trouble et puis cet air de musique qu'elle a oublié sous l'effet de la surprise et que la brise lui portait encore jusqu'à sa chambre.
Elle voulait le fredonner mais quelque chose l'en empêchait, l’émotion peut-être de le retrouver en même temps qu'elle découvrait cet homme.
Et puis il y a cette musique
Le ressac de la mer
Les vagues viennent caresser le sable blanc
Déversant son écume blanchâtre
Trace de pas, il est peut-être revenu
Mais qui ? Cet homme aperçu, entre perçu un soir d’été ?…
Quel importance ?...
Elle s’endort…
Elle est bien…
Histoire sans histoire, histoire de rien, histoire sans chute…
Juste une rechute un soir d’été…
Histoire clichée écrite et inscrite en sa mémoire…
Histoire incompréhensible…
Histoire qui ne se raconte pas…
Tu es juste née de cette histoire
Un soir d’été, une nuit d’amour
Et puis trois petits points… il est parti…
Dort ma sirène, ton père était un être éphémère
Disparu au matin, il a juste laissé des traces de pas mouillés sur le sol… Il reste juste cette musique…
Syrielle

Je suis douce ou salé, ou même amère
Je puis être d’une colère froide
Ou bien d’une calme mélancolie
Le bleu m’habille aussi bien
Que le rouge lorsqu’Il me regarde une dernière fois
Je me revêts la nuit d’un manteau sombre
Mais déteste le votre
Suivant mon amie éternelle
Je m’en vais, jamais trop loin car
La vague à l’âme
Je reviens rouler doucement à vos pieds
Je tente parfois de partir
En m’écrasant contre des rochers acerbes
Pourtant je reste sur terre
Je la recouvre même, aimante
En mon ventre sommeille la vie, la mort
Et malgré tout, je reste seule
Alors je vous observe
De loin
Et lorsque je vois un de vos enfants
Aller, comme moi au grès de mon ami changeant
Sans savoir vraiment ou ses pas l’emporteront
Et quand il s’assoit dans le sable
Que j’affine depuis si longtemps
Et verse une larme
Qui rejoindra toutes celles que je suis
Alors seulement, je me quitte, forme liquide
Et laisse mon âme océane partir
Et venir enrouler tout autour
De son corps solitaire
Des bras aimants
Qui le porteront un peu plus loin
Et comme tous, il m’oubliera
Plus tard
Ne resteront que quelques traces
Dans le sable
To see a world in a grain of sand
And a heaven in a wild flower
Hold infinity in the palm of your hand
And eternity in an hour.
William BLAKE - Auguries of Innocence
Sam posa sa main sur son front, plissa légèrement les yeux et fixa un point imaginaire. Là, seule en cet après-midi de printemps, assise à même le sable, emprisonnant ses genoux dans ses bras, elle scrutait la mer avec insistance. Elle éprouvait sa patience mais restait immobile. Le vent, lui qui n’a pas de maître, s’enroulait autour d’elle, il caressait légèrement ses cheveux et se plaisait à les soulever à peine, comme s’il voulait les soupeser. Un frisson mêlé de froid et de plaisir la parcourut, elle passa sa langue sur ses lèvres pour en humecter le sel. Elle ferma les yeux et bascula la tête en arrière en inspirant une longue bouffée d’oxygène. Elle les attendait. Ils allaient arriver, menant avec eux le barda habituel, les grands plaids écossais, les bières fraîches, les chips grasses du boucher, les sandwichs au poulet, la mayonnaise maison de Claire, la guitare cabossée d’Alexandre et la bonne humeur de chacun. Elle les aimait tellement… Elle goûtait avec délice ses dernières minutes de solitude. Sa main droite, longue et fuselée, se détachant de ses genoux, s’appliqua sur le sol. La paume étirée, les doigts à plat, elle embrassait le sable tout à fait cherchant à écouter la terre respirer. Apaisée, rassurée, elle empoigna tous les grains possibles pour les laisser s’échapper en pluie et se répandre sur ses pieds. Arrivèrent alors de manière saccadée tous les autres, les amis de toujours. Les embrassades et autres accolades se succédaient avec animation, les discussions s’entamaient les rires foisonnant. Ils se voyaient trop peu, il fallait rattraper le temps perdu. Tous venant d’horizons divers, certains malmenés par la vie, d’autres plus choyés échangeaient, se souvenaient, partageaient. Le sourire fiché sur les lèvres de Sam menaçait de ne plus la quitter, elle était bien avec eux, elle était elle, elle était vraie. Ils étaient devenus comme une seconde famille, plus bruyante, plus exubérante certes, mais surtout plus aimante et plus respectueuse, si bien que leur approbation était devenue essentielle : c’était puéril, mais c’était ainsi.
Sam pensait à la théorie du grain de sable, celle qui s’inspire des vers de William Blake. Soudain, son estomac se noua, Marc fit son apparition. Il esquissa un bref salut de la tête vers les autres et s’avança vers elle. Il se pencha, lui caressa la joue droite, puis sa main vint se lover là où il devina qu’elle aimait et réchauffa à la fois le cou, la joue et les oreilles. Le feu lui monta aux joues, elle rosissait. Il profita de cette tacite invitation pour lui voler un baiser chaste mais plein de promesses à la commissure des lèvres, puis il sourit, le regard étoilé. Paradoxe de ces gestes rapides presque volés qui durent une trop courte éternité.
Tout le monde s’était tu. Aucun détail de la scène ne leur avait échappé pas même le regard caressant qu’il offrait maintenant à Sam. La jeune femme avait décidé d’aller bien, de s’affranchir pour vivre enfin, d’ouvrir ses poumons et gagner trente pour cent de capacité respiratoire. Elle savait que Marc n’était pas le meilleur choix, mais c’était le sien. Son cœur en suspend attendait toutefois l’approbation, un regard, un sourire, un geste qui tardait à venir. Claire rompit le silence et embrassa l’intrus avec sonorité. L’atmosphère se détendit et les discussions reprirent bon train. Les yeux de chacun brûlaient, pourtant aucun ne s’autorisait à regarder aux côtés d’Alexandre, Léa. Elle sentait le surin taillader son cœur et venir s’insinuer dans ses veines le poison de la jalousie. Aujourd’hui, elle avait trouvé sa propre théorie du grain de sable : désormais, un seul suffirait à enrayer la machine.
mayasuperstar
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