Qu’il est difficile d’avoir à faire des choix dans une vie, quand bien même celle-ci fusse t’elle au début d’une aventure humaine incomparable, comme celle de continuer d’avancer. C’est exactement ce que se disait Arthur en regardant le ciel de la fenêtre de sa chambre. Un ciel plombé qui semblait retomber à même le sol pour en recouvrir les quelques rares âmes qui osaient encore sortir sous la pluie et le vent. Les gouttes d’eau sur son carreau semblaient rythmer le temps qui coulait inexorablement entre ses doigts, tant il lui était impossible de le retenir. Fallait-il écouter et faire ce qu’il voyait de ses parents ? Fallait-il, plutôt, se servir de sa propre intelligence pour faire ce dont il pensait être la meilleur des choses ? Fallait-il se poser tant et tant de questions pour continuer de vivre en ce bas monde ? Il est vrai qu’Arthur s’était toujours posé des questions, que ce soit sur les bancs d’une école qu’il exécrait au plus haut point, tout en y étant l’un des meilleurs, ou tout simplement dans le choix de ses petites amies, qu’il délaissait au bout d’une semaine à peine, tant il se demandait ce qu’il faisait avec. A 17 ans il en était arrivé à se demander également si ça valait la peine d’être accompagné dans la vie. Drôle de questions existentielles pour un gamin de cet âge, qui tout au long de sa vie, a été choyé, aimé, protégé par une famille qui en a finit par être castratrice sur le ressenti profond de sa vie. Au fond comment ressentir les douleurs de l’âme quand on est ultra protéger par sa famille ? Comment ressentir le mal que l’on peut faire aux autres, lorsque sa propre famille vous dit que ce que vous faites est bien ? C’est un peu comme ces médicaments qui enlèvent les douleurs, qu’avant nous supportions parfaitement. Sa famille était devenue un dérivé d’anxioleptique.
Aujourd’hui n’était peut être pas un jour comme les autres. Aujourd’hui Arthur regardait par la fenêtre de sa chambre et tenait à portée de main, sur la planche que formait son bureau, un flacon dans lequel il pouvait remettre sa vie. Cette petite chose volée en cours de bio, lors d’une expérience pratique et qui permettait, comme par enchantement, d’ôter toute vie, à n’importe quel être vivant. C’était si simple de pouvoir soulager ses douleurs dans le fond, un simple geste, et puis voilà. Arthur se répétait souvent qu’il serait capable du pire si un jour il ne supportait plus le cocon familiale, la protection rapprochée, sa vie quoi. Partir ? Oui, bien sûr, c’était cela la solution, mais partir où, et combien de temps ? Il y a-t-il une notion de temps dans le fait de partir ? Il savait très bien que les recherches pourraient aboutir, et finiraient par le retrouver, comme dans la plupart des cas, il le sait, son père le lui avait dit, lors d’une conversation animée à table, un soir. Et puis tout le reste quoi, tout ce qui entourait sa vie, le bahut, les filles, son ennui perpétuel, ses sourires figés et forcés, son rire ? Il n’existait plus depuis fort longtemps. Il avait bien essayé d’en discuter avec Camille, sa sœur, mais comment aller plus en avant dans un sujet comme son mal être, avec une fille qui faisait tout pour se sortir du carcan familiale, car elle devait bien ressentir les mêmes choses. Elle avait sans doute trouvée la solution, sa solution. Provocation à outrance, prendre et jeter les mecs, mais pas comme lui. Elle s’était avec plus de violence verbale, avec plus de mépris même. La parfaite petite pouffe, comme ça se disait dans son lycée, et dont à qu’une seule envie, celle de la choper dans un coin, et de la violer. En rêve, fantasme adolescent que parfois des hommes réalisent, fantasme dans la tête de ces jeunes qui en voyant leurs camarades de classes ainsi parées, agir ainsi, les dévisageant du regard, leur dénudant le corps de leurs yeux inquisiteurs, n’ont que le fantasme, et fort heureusement pas le cran de passer à l’acte. Lui n’était pas comme ça, Arthur ne pouvait y être, car Camille était l’une d’entre elles, et juste pour ça, il maudissait ses consœurs, mais sans jamais leur vouloir du mal. Non lui, Arthur, sa vie n’était en fait, juste que blême.
La pluie qui tombe sur le pavé de la rue fait un petit bruit de clapotis, elle s’est calmée, le vent tombe, les gens deviennent de plus en plus rare, il se fait tard. Arthur toujours debout devant sa fenêtre, a le regard qui fuit. Ses yeux dans le vague, son esprit vagabonde vers les cimes noires d’une mort annoncée. Son visage se relève, la vue qu’il a lui donne raison : « Qu’est ce que je fous là ? ». Il a , à deux pas de lui, le moyen d’aller ailleurs, pour toujours, de se libérer d’une emprise qui le replie sur lui-même, il a la possibilité de se libérer. Lui revient en mémoire à cet instant, une phrase d’un bouquin qu’il avait bien aimé du reste. Un livre d’un auteur qui commençait à dater, mais dont l’œuvre est intemporelle, Barjavel. Ce passage qui passait et repassait dans sous son crâne, au plus profond de son être pensif disait « L’homme en train de devenir géant, serre contre son cœur l’arme du suicide…… ». Lui Arthur, jeune homme en train de devenir géant, allait il avoir cette impulsion qui allait faire tendre son bras pour prendre le flacon. Déjà ses doigts se dépliaient, et des perles de sueur coulaient le long de ses tempes. Ses doigts à portée de la table, son regard figé sur la petite bouteille… Une voix au lointain, si loin, qui hurle, comme un cri inhumain, c’est du moins ce qu’il en percevait. « Putain Arthur tu te magnes oui, j’te signale qu’on t’attend depuis une plombe pour aller au restau ». C’était la voix de sa sœur qui l’appelait, Camille qui l’avait sauvée ? Décidément, il lui faudrait bien gravir bien d’autres cimes pour passer de l’autre côté de la montagne.
@Jean-Fred